Don Quichotte, la lecture rend fou
Relecture de Don Quichotte de Cervantes
Quelle ironie que le premier grand roman moderne nous mette en garde contre les dangers de la lecture !
Don Quichotte, publié par Miguel de Cervantes en 1605 puis 1615, c’est Alonso Quijano, un gentilhomme oisif de la Manche, qui perd la raison parce qu’il a “lu tant de livres de chevalerie qu’il en avait l’esprit troublé”. Le pauvre homme ne dort plus, ne mange plus, et peine à distinguer la réalité de ses fantasmes d’aventures. En s’identifiant aux héros des romans qu’il lit, notre hidalgo se rêve lui-même chevalier, et s’imagine déjà conquérir le monde pour sa dulcinée.
La “folie” de Don Quichotte est celle de tous les lecteurs, mais jusqu’où peut-on se rêver “autre” ?
La lecture et le fantasme
L’idée moderne selon laquelle lire ”élève l’esprit” est relativement récente. Pendant longtemps, la lecture a longtemps été considérée comme une pratique dangereuse et corruptrice. En rendant chacun maître d’un espace intérieur autonome, la lecture mettait en danger les institutions autoritaires par lesquelles le savoir devait être crédité (religion, tradition, politique…) et hors desquelles le lecteur solitaire pouvait penser.
Platon déjà dans La République voulait bannir les poètes de la Cité, estimant que les récits épiques excitaient les passions et nourrissaient des fantasmes. Plus tard, les romans furent accusés de corrompre les mœurs et d’encourager l’oisiveté. La part du fantasme dans l’imaginaire du lecteur, comme chez Don Quichotte ou Emma Bovary, a longtemps été une question sérieuse. Ce n’est qu’avec les Lumières que la lecture devient progressivement un symbole d’émancipation et de culture, lorsque l’on commence à voir dans le livre non plus une fuite hors du réel, mais une autre manière d’appréhender le monde.
Fort heureusement, l’imaginaire est devenu une valeur positive : on célèbre la créativité , l’expression personnelle, et l’ambition individuelle. La fiction joue désormais un rôle productif dans la construction de l’identité de chaque être humain. Pourtant, les récits d’aujourd’hui ne suggèrent pas moins d’idéologies, de romantisme, de mythes ou d’idéaux, mais nos fantasmes ont su s’intégrer dans le cadre de la réalité pour y participer.
Là où Cervantes met en scène un Don Quichotte incapable de distinguer le réel de son idéal chevaleresque, nous avons appris à vivre dans une société où chacun entretient, plus discrètement, ses propres fictions intimes. Mais la folie de Don Quichotte serait bien la notre, à nous lecteurs modernes, si nous n’étions pas capables de laisser au livre ce qui sert au transport de sa morale.
L’anachronisme comme tragédie
A l’aube du XVIIe siècle, l’âge d’or de la chevalerie est depuis longtemps révolu. Alonso Quijano essaye pourtant de ressusciter l’idéal du chevalier galant qui parcourt le monde à la recherche de conquêtes qui prouveront sa bravoure à sa belle dulcinée. Pourtant, tout autour de lui contredit ce rêve. Son armure rouillée, son cheval famélique et les témoins hilares de son épopée solitaire rappellent sans cesse que l’héroïsme de Don Quichotte est tragique.
C’est de cet anachronisme que naît à la fois le comique et le tragique de Cervantes. Alonso Quijano ne vit simplement pas dans le monde qui était fait pour lui. Les auberges ne sont plus des châteaux, les brigands ne sont pas des chevaliers, et les moulins ne sont pas des géants. C’est comique parce que notre personnage est franchement ridicule, mais c’est également tragique car Alonso Quijano n’a pas d’ennemis, mais Don Quichotte s’en fait partout.
Cependant, derrière le ridicule une question pointe : le passé est-il toujours plus noble que le présent ? Si l’on croit, comme Don Quichotte, que le passé est un refuge pour ceux que leur époque déçoit, alors on admirera ses extravagances pour être les preuves d’un courage à toute épreuve. Sinon, elles ne sont plus que folie.
Se réinventer pour exister
La frontière entre fiction et réalité est parfois difficile à tracer, et même lorsqu’elle est nette, elle reste poreuse. Je veux dire par là que le fantasme littéraire ne tombe jamais du ciel, qu’il est toujours ancré, d’une manière ou d’une autre, dans la réalité du monde.
La réalité de Don Quichotte n’est pas absente du monde imaginaire dans lequel il s’est perdu, elle y est au contraire fermement attachée par ses plus beaux liens : la femme qu’il aime, les routes qu’il parcourt, les injustices qu’il croit combattre, et son profond besoin de grandeur.
Sa dulcinée, par exemple, n’est qu’une paysanne qui ignore jusqu’à son existence ; mais il s’en fait une Dame à servir digne des plus grands princes. C’est l’objet fabriqué sur les prémisses d’un amour réel, qui justifie qu’on combatte des géants, fussent-ils des moulins. Sancho, son bon écuyer, finira lui-même par croire à l’île qu’il recevra en récompense de ses services et qu’il s’apprête à gouverner.
La folie de Don Quichotte n’est donc pas réservée aux fous, et nous lecteurs, nous n’est donc pas cantonnée chez les fous, et nous lecteurs, nous tombons régulièrement dans la même folie lorsque nous voulons faire triompher nos idéaux sur la réalité. Si nous continuons à suivre cet hidalgo dans ses périples, c’est tant parce que nous aimons nous divertir de ses absurdités que parce que nous aimons les voir assumées avec courage.
L’accomplissement de soi
Chez Nietzsche, le “mensonge vital” est la part d’illusions dont l’homme a besoin pour supporter l’existence. Alors, si nous prenons Don Quichotte pour un fou et que nous rions de son ridicule, que ferons-nous lorsque nous devrons, nous aussi, nous battre pour notre idéal en dépit des circonstances et des moeurs de notre temps ?
Don Quichotte n’est pas un fou sans volonté : c’est lui qui dirige toute sa vie. Il se nomme lui-même “chevalier de la Triste-Figure”, il nomme son cheval, il élit sa dulcinée : trois actes de fondation symbolique qui le rendent maître de son existence. A ce titre, combien d’entre nous peuvent en dire autant ?
Attention, spoiler.
N’allez pas plus loin si vous souhaitez découvrir l’oeuvre par vous-mêmes.
Lorsqu’il recouvre la raison, il abandonne en même temps tout ce qui faisait de lui un héros : son identité de chevalier, ses idéaux, ses conquêtes et ses aspirations de grandeur. Il redevient Alonso Quijano, un homme ordinaire, sans mission ni prétention, et il meurt comme un bourgeois quelconque.
Guérir de sa folie, c’était cesser d’exister. Cervantes suggère que l’accomplissement total de soi passe nécessairement par un rejet modéré des évidences, une certaine folie créatrice, et un courage à toute épreuve. En les abandonnant, on perd ce qui donne un sens à l’existence. Les grandes oeuvres ne sont pas faites pour les gens lucides.




La phrase 'guérir de sa folie c'était cesser d'exister' m'a arrêtée net. C'est peut-être ça la vraie tragédie de Don Quichotte — pas la folie, mais le retour à la raison.